La main-d’œuvre invisible

La démonstration du rôle des États membres du G7 dans la (re)structuration de l’ordre économique mondial, suivant un cadre raciste, sexiste et colonial, aux profits des grandes entreprises et des économies occidentales n’est plus à faire. L’accentuation de l’exploitation et de l’exclusion sociale, au Nord comme au Sud, en est la conséquence directe, qui se manifeste par une explosion du travail peu ou non salarié, surtout chez les femmes et les personnes racisées, et qui commence dès la formation au travail. Il suffit de se rappeler de l’initiative des « Programmes d’ajustement structurel », mise en place dès le début des années 1980 dans les pays d’Amérique du Sud et d’Afrique, ou encore de la libéralisation des marchés qui a suivi durant les années 1990 avec la multiplication des traités de libre-échange. Ces « restructurations », synonymes d’austérité, de précarisation et de privatisation des services, des territoires et des ressources, rendent inévitable la prise en compte de la division internationale du travail. Dans les pays du Sud, elles ont engendré des guerres et la mise en place de gouvernements répressifs qui ont poussé des centaines de milliers de personnes à fuir pour survivre ou pour améliorer leurs conditions.

En effet, ces politiques d’ajustements structurels ont entre autres soutenu le déplacement de femmes et d’hommes des pays du Sud vers les pays du Nord en tant que travailleurs et travailleuses au statut fort précaire, pour accomplir notamment le travail domestique, le travail agricole et la restauration rapide dans les régions éloignées des grands centres. Ces mêmes politiques ont également soutenu la délocalisation des industries vers des pays où les salaires et les protections sociales sont moindres. Cela permet ainsi de fournir de manière constante, mais toujours selon les besoins et les termes fixés par l’État, un cheap labor pratiquement sans droits.

À chaque crise sa restructuration…

Ainsi, depuis 2007, le nombre de stagiaires ne cesse de croître dans tous les milieux d’enseignement. Quand les emplois se font rares, les gens retournent davantage aux études afin de se requalifier. Mais cette augmentation est principalement due au contexte de restructuration des institutions publiques, qui subissent régulièrement depuis des décennies l’équivalent de plusieurs millions de dollars en compressions budgétaires. C’est-à-dire que le sous-financement chronique des milieux communautaires et publics restreint grandement l’embauche de travailleur.euse.s à temps plein avec des conditions de travail décentes. On se tourne donc de plus en plus vers le travail atypique (à temps partiel, contractuel, etc.) et gratuit en recourant à l’embauche de stagiaires pour maintenir à bout de bras un système qui s’effondre. Pourtant, les stagiaires ne bénéficient généralement pas de l’ensemble des protections et des avantages légaux prévus par des balises comme la Loi sur les normes du travail (LNT) et la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles, qui s’appliquent aux travailleurs et travailleuses dont le travail est socialement reconnu par l’entremise d’un salaire. Les stagiaires non rémunéré.es sont la partie la plus visible d’une nouvelle catégorie de travailleuses et de travailleurs qui, de par leur statut social ambigu, sont rendu.es disponibles pour l’exploitation éhontée et brutale à laquelle l’économie actuelle donne une apparente nécessité.

Cette exploitation n’a cependant rien d’aléatoire. Le dénominateur commun des programmes avec stages non rémunérés, obligatoires ou non est sans l’ombre d’un doute le fait qu’on y retrouve une forte concentration de femmes, tant dans les domaines de l’éducation, des soins infirmiers, du travail social, etc. (care) que dans celui de la culture (documentation, arts, communication, etc.); des domaines où l’on assimile l’exploitation à la vocation et aux opportunités de carrière. Cette réalité paraît d’autant plus inacceptable quand on sait qu’aux États-Unis et au Canada, les stages des domaines traditionnellement masculins sont souvent bien payés, ce qui accentue d’autant plus la hiérarchisation entre les programmes, empêchant de ce fait un traitement égal pour l’ensemble des étudiantes et étudiants. Bien sûr, le degré d’exploitation engendré par la restructuration du capitalisme mondial ne se limite pas aux stagiaires. D’une part, les coupures et le démantèlement des services publics ont été faits sur le dos des femmes, qu’on désigne comme mères, filles ou «aidantes naturelles», qui prennent gratuitement en charge une multitude de tâches autrefois remplies par des travailleuses salariées. D’autre part, les réformes des lois du travail, les délocalisations industrielles et la répression des mouvements ouvriers ont, quant à elles, rendu difficile de s’associer pour défendre des conditions de travail décentes et ont exercé une pression à la baisse sur les salaires dans le monde entier. Des millions de personnes sans emploi manquent de tout et doivent prendre en charge leur propre survie et celles de leurs communautés. On se doute que les mesures prises à l’issue des discussions visant à « Se préparer aux emplois de l’avenir »(Voir Note 1) ce printemps au sommet du G7 seront formulées dans l’intérêt des employeurs et non dans celui des personnes qui subissent les restructurations depuis longtemps déjà.

... et à chaque restructuration sa résistance!

L’ampleur internationale du travail gratuit nécessite une organisation et une lutte de même envergure. Depuis quelques années, plusieurs groupes se mobilisent contre les stages non rémunérés et plus largement pour la reconnaissance de leur travail notamment au Royaume-Uni, au Maroc, en Algérie, en France, en Italie, aux États-Unis, dans différentes provinces du Canada, etc. Les appels à la grève mondiale des femmes se multiplient depuis la Pologne, l’Argentine, la France, et les États-Unis pour lutter contre l’exploitation de leur force de travail et l’appropriation de leurs corps. Les luttes étudiantes, féministes, syndicales et populaires ont tout intérêt à s’attaquer aux structures mondiales de leur exploitation et de leur exclusion sociale.

La tenue du sommet du G7 est l’occasion toute désignée pour lancer un appel à une grève mondiale de toutes celles et tous ceux qui travaillent sans rémunération, en tout ou en partie, ou qui vivent dans l’indigence, faute d’emplois.


  1. Gouvernement du Canada, “En route vers le Sommet du G7 de 2018 dans Charlevoix” (consulté le 8 janvier 2018)