Répression mondialisée et culture de sécurité

Il n’y a sans doute pas de plus belle preuve du
manque de légitimité de l’élite mondialisée que
les milliers de flics qu’elle mobilise à chacune de ses rencontres internationales. S’il y avait 6 000 policiers au Sommet des Amériques à Québec
en 2001, il y en avait 20 000 pour les sommets
du G8 et du G20 en Ontario en 2010. C’est
autant que l’armée de certains rois de France, au Moyen-Âge!

Chaque grand sommet permet aux flics
d’obtenir de nouvelles armes, de l’équipement,
de l’argent. Ces chiens de garde sont dangereux: ils ont tué des manifestants à Gênes (G8, 2001) et à Londres (G20, 2009), sans compter les
nombreuses blessures très graves: yeux crevés,
larynx fracassés, os fracturés, etc.

Le nombre d’arrestations est impressionnant:
environ 600 à Seattle (OMC, 1999), 850 à
Prague (FMI et BM, 2000), 1 050 en Allemagne (G8, 2007), 1 118 à Toronto (G20, 2010).
Les arrestations sont souvent très brutales,
tout comme les conditions de détention, les
camarades se retrouvent généralement dans
des prisons improvisées, soit des cages avec peu de «services» (manque de papier de toilette,
serviette hygiénique, nourriture, etc.).


CULTURE DE SÉCURITÉ

Quelques histoires d’horreur doivent être rappelées, même si elles peuvent faire peur.

Passons sur cet agent secret britannique qui a si bien infiltré les réseaux anticapitalistes en Europe qu’il est le père d’enfants de militantes: elles ont poursuivi les services secrets et il poursuit lui-même l’État, pour souffrance psychologique!

Avant le Sommet des Amériques en 2001, des agents de la GRC ont piégé des membres du
groupe d’affinité Germinal, par un stratagème
assez élaboré: les flics se sont fait passer pour
des employeurs cools (ils portaient des t-shirts anticapitalistes) et ils ont si bien gagné la
confiance des activistes qu’ils les ont convaincus d’accepter du matériel militaire (des grenades
fumigènes). Les camarades de Germinal ont
finalement été interceptés sur l’autoroute
entre Montréal et Québec, deux jours avant le Sommet, dans une voiture prêtée par un des
flics. Les activistes ont passé plusieurs semaines en prison.

À Montebello en 2007, lors du Sommet Partenariat pour la sécurité et la prospérité (un nom qui ne s’invente pas!), des agents de la Sûreté du Québec (SQ) s’étaient (mal) déguisés en Black Bloc, et avaient été démasqués par le vrai Black Bloc, et par des syndicalistes. La SQ a elle-même admis qu’il y avait des agents infiltrés dans la manifestation (il y en avait aussi dans un campement militant, et ils ont fouillé dans des sacs à dos et lacéré des masques à gaz pendant la nuit).

Avant le sommet du G20 en 2010, une
policière de l’Ontario a infiltré les réseaux
anarchistes ontariens en prétendant avoir
subi de la violence conjugale. Une anarchiste
l’a accueilli chez elle comme colocataire, ce
qui lui a permis d’assister à des assemblées
où elle enregistrait les discussions. Résultat:
17 «leaders» ont été arrêtés juste avant la
grande manifestation «unitaire» à Toronto.
Quelques mots enregistrés, comme «smashy- smashy» (bang-bang), ont permis de prouver
au juge qu’il y avait complot pour causer des
dommages importants. Des peines de près de
2 ans ont été imposées à certains anarchistes.
À Montréal, une informatrice se faisant passer pour une artiste avait aussi infiltré un groupe
d’affinité féministe qui se préparait pour aller
au G20 à Toronto, et elle s’était même engagée dans une liaison intime avec une militante.
Elle s’est finalement pointée à Toronto avec son «frère», en fait un policier du SPVM qu’une
féministe a reconnu, car elle le connaissait de
son adolescence. Il s’est rapidement éclipsé,
comme l’informatrice.

Ces exemples démontrent deux choses:
premièrement, que certains flics sont très
malins et deuxièmement, que l’on a raison de
développer notre culture de sécurité.

Moins on en sait, moins on en dit, et mieux
c’est pour tout le monde. À part se rendre
intéressant et se gonfler l’ego, il ne sert à rien de raconter à quiconque, même à la personne avec qui on partage un appartement ou un lit, qu’on va faire cela ou ceci lors d’une manifestation ou que l’on sait que tel groupe ou telle personne va faire cela ou ceci.

Bien évidemment, préciser que «Cela ne doit être répété à personne» n’est jamais un gage de discrétion: si vous êtes en train de le dire,
pourquoi l’autre personne ne le dirait pas à son tour à une personne qui pourrait elle aussi le
dire à son tour, à chaque fois en répétant «cela
ne doit être répété à personne».

Les communications sont très vulnérables
à la surveillance policière. En Europe, les
anticapitalistes ont l’habitude d’acheter (ou de
voler) des téléphones cellulaires pour la journée de la manifestation (ou de l’émeute), pour le
détruire et le jeter tout de suite après. Cela réduit les risques que la police puisse les accuser en
raison de ce que contient leur téléphone, mais
aussi qu’elle puisse retracer leurs camarades de
lutte.

Les médias sociaux appartiennent à des firmes
privées qui collaborent avec la police; même
quand elles ne le veulent pas, des juges peuvent leur ordonner de fournir les données au sujet des comptes personnels. Au Brésil en 2013, la police a retracé, arrêté et accusé des administrateurs
des comptes Facebook «Black Bloc» (il y a
en avait pour différentes villes, suivis par des
millions de personnes).


RÉSISTER EN PRISON

L’histoire de l’altermondialisme
anticapitaliste est traversée d’exemples de résistance en prison. À Seattle,
des groupes d’affinité formés à la
désobéissance civile avaient prévu de
perturber les processus administratifs en cas d’arrestation. Il s’agit alors de
n’avoir aucun papier d’identité sur
soi et de fournir une fausse identité.
L’idée a été reprise à Québec en 2001 où les autorités ont arrêté... Jésus,
Marx, Bakounine! Des activistes
ont aussi organisé de la contestation
collective (chanter ou crier pour
obtenir de la nourriture, par exemple) et de l’éducation populaire entre
camarades, ou avec d’autres détenu- e-s. Évidemment, c’est à chacune et
chacun d’évaluer la possibilité de
continuer la lutte en prison.

Bonne nouvelle, cela dit: la plupart
des procès n’aboutissent à rien. À
Seattle (1999) et à Toronto (2010),
entre autres, environ 95% des
personnes arrêtées s’en sont tirées
sans condamnation (plusieurs même
sans accusation).

Dans certains cas, des recours
collectifs forcent les autorités à
verser des millions de dollars en
dédommagement; dans de plus
rares cas, des policiers sont limogés ou condamnés (Gênes, 2001).
Surtout, malgré la mobilisation de
dizaines de milliers de flics, des
infiltrations et de la provocation,
des milliers d’arrestations et de
lourdes condamnations, la lutte
continue depuis une génération, et
ne semble pas près de s’éteindre!