Bienvenue à La Malbaie

Bienvenue sur des terres volées. La Malbaie a longtemps fait partie des territoires de chasse des communautés Innu, le Nitassinan. Des bandes de chasseurs des nations Wendat et Wolastoqiyik y ont également vécu. Ces territoires n’ont jamais été cédés. Les montagnes, les rivières et les forêts n’ont pas été mis en vente. La colonisation est une invasion de domicile.

Dès le milieu du 17ième siècle, La Malbaie est concédée par la Compagnie de la Nouvelle-France, un regroupement d’actionnaires alors contrôlé par des marchands, pour y faire une seigneurie. Sous le régime seigneurial, les habitants et habitantes, les serfs, vivent telle une masse servile, forcé-e-s de travailler gratuitement pour le seigneur et de lui donner une partie de leurs récoltes. Longtemps après l’abolition de ce régime (en 1854), une aristocratie est demeurée prospère et a pu maintenir sa domination dans la région de par les propriétés héritées.

Prenant le relais des seigneurs, les capitalistes ont développé à La Malbaie et ses environs (Charlevoix-Est) une économie de dépendance. Celle-ci est aujourd’hui en grande partie basée sur le tourisme et le secteur des pâtes et papiers. Le tourisme nous est souvent vanté comme une forme de développement économique, voir une « dernière chance » pour les communautés de plusieurs régions « en perte de vitalité », la corde au cou. Des emplois précaires, au salaire minimum et saisonniers dans le secteur des « services », avec le chômage l’hiver que le gouvernement est sur le point de leur couper définitivement. Ceux et celles qui en profitent sont les petit-es bourgeois-es, les technocrates du gouvernement et les grandes entreprises touristiques, qui jouissent des subventions de l’État. Bref, c’est une industrie qui ne produit rien qui puisse répondre aux besoins locaux ; c’est une industrie de la pauvreté. À l’autre bout de la pyramide sociale, vous retrouvez la famille Desmarais (liée à l’empire de Power Corporation of Canada) dans leur domaine à Sagard (territoire non-organisé dans l’arrière-pays de Charlevoix-Est). Dans leur château, c’est le retour à l’époque féodale. En cachette, plusieurs chefs d’État s’y rendent pour se livrer à des magouilles (privatisations, corruption, paradis fiscaux, etc.).

Le Fairmont – Le Manoir Richelieu

L’histoire du Manoir Richelieu est une illustration de plus d’une situation de dépendance. Sa première inauguration remonte à 1899, une époque où ses chambres de luxe servent à accueillir les riches croisiéristes anglais et américains. Puisant dans l’imaginaire colonial, ils se font vendre l’expérience de visites de nouvelles contrées (le Saguenay et la Côte-Nord) où la pieuvre du capitalisme industriel a fraîchement étendue ses tentacules. Des mains de la compagnie Richelieu and Ontario Navigation Company, l’hôtel est passé au feu un an avant le krach boursier de 1929 et est reconstruite par la Canadian Steamship Lines qui opère désormais les tours en bateau blanc. Au milieu des années 1960, ce tourisme en bateau prend fin. Le Manoir Richelieu est successivement acheté par différents bourgeois. Lorsque le Parti Québécois arrive au pouvoir en 1976, son dernier propriétaire déclare faillite. Le gouvernement québécois investit alors plusieurs millions $ pour acquérir le Manoir. Sous une initiative de Bernard Landry, le PQ y tient en 1977 le premier de ses fameux sommets de concertation pour réunir les milieux politique, patronaux, syndicaux, communautaires et des affaires. Rien ne ressort de ces sommets, mais on y voit le développement d’un syndicalisme d’affaires qui ouvrira bientôt la voie à l’austérité néolibérale. En 1985, au cours d’une vague de privatisation, le PQ décide de vendre le Manoir pour une bouchée de pain (un peu plus de 500 000$) à l’homme d’affaires Raymond Malenfant, un supposé « self made man », un symbole du « Québec inc. ». Comme sa fortune est bâtie sur la sueur du pauvre monde, Malenfant refuse de reconnaître l’affiliation syndicale (CSN) des plus de 300 employé-e-s dès qu’il en obtient la propriété. C’est le départ de l’un des conflits de travail les plus violents de la décennie dans la province de Québec. Malenfant fait venir 200 briseur-euses de grève (scabs). Devant l’injustice, les boycotts, les occupations, les actes de sabotage et le saccage se succèdent causant plusieurs centaines de milliers de dollars en dégâts et en pertes. Au cours d’une manifestation, la SQ tue Gaston Harvey, l’époux d’une des syndiquées. Une bombe explose au Motel Universel de Chicoutimi, propriété de Malenfant, au mois de mai 1987. Cinq permanent-es de la CSN impliqué-es dans le conflit du Manoir Richelieu sont arrêté-es et affirment avoir agit en raison de l’inefficacité de tous les moyens pacifiques qui ont été essayés jusque là. Le conflit se termine en défaite pour les syndiqué-e-s lorsque la Cour suprême remet en question l’article 45 du Code du travail du Québec. La réputation du Manoir en a quand même souffert, jusqu’à l’arrivée du Casino de Charlevoix en 1994. Loto-Québec n’a pas peur de se salir les mains en y faisant le premier casino jumelé à un établissement hôtelier ; elles le sont déjà en masse. Et bien, c’est ça l’hôtel qui va accueillir le Sommet du G7 au mois de juin.

Bobby Ladouceur, Collectif Emma Goldman (Saguenay)